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Liu Bolin : ? Je suis un artiste, pas un militant ?

2019-11-20 LE 9 Sacha Halter

On le surnomme ? l’homme invisible ?. Liu Bolin est un artiste qui interroge la société. Il se fond littéralement dans des décors pour montrer comment le collectif absorbe notre individualité. Souvent présenté comme un artiste engagé en Occident, il défend pourtant un discours où l’art et la politique ne feraient pas bon ménage. Double discours ou méprise des médias occidentaux?

Liu Bolin a développé une technique bien à lui. Debout pendant des heures, il se fait peindre intégralement un camouflage sur tout le corps, puis photographier ainsi dans des scènes du quotidien, caché littéralement dans le décor. Il interroge subtilement les ruptures entre tradition et modernité, il questionne la propagande, la publicité et la société de consommation. Né dans la province du Shandong, dipl?mé de l'Académie des Beaux-arts de Pékin, Liu Bolin était initialement sculpteur. En 2005, il s’est lancé dans ce nouvel art alliant body-painting et photographie, qui le rend inclassable et qui lui vaut désormais une reconnaissance mondiale. Liu Bolin était à Paris cet automne, où il était exposé à la galerie d’art Paris-Beijing jusqu’au 26 octobre. Hiding on the 38th Parallel North présente une série de clichés pris en Corée du Nord, qui mettent en scène l’univers urbain surréaliste de Pyongyang, capitale figée au temps de la guerre froide. Il exposait aussi certains de ses dessins et sculptures pour lesquels on le conna?t moins.

Liu Bolin, North Korea, Four plays, archival pigment print, 120 x 150 cm, 2018

Le 9 : Comment vous définiriez-vous ? Photographe ? Peintre ? Metteur en scène ?

Liu Bolin : Ceci est une très bonne question, je n’ai jamais été très s?r moi non plus. 10 jours avant d’arriver en Europe, j’étais en Australie où j’ai rencontré un critique d’art. Pour définir mes ?uvres, il a utilisé l’expression ? 3P ?, en anglais ? Performance, Print, Photographer ?. Cette expression est assez exacte.

? Il y a ce film avec Schwarzenegger, Commando, où il se peint le visage, les mains et le corps avec du camouflage avant le combat. Je pense que ?a, c’est une de mes sources d’inspiration. ?

Le 9 : Pour votre dernière performance, vous aviez choisi de vous rendre en Corée du Nord. Pourquoi ?

L. B. : La Chine et la Corée du Nord ont la même toile de fond : la conviction dans le communisme. Les deux pays sont dirigés par des partis communistes et la société nord-coréenne ressemble beaucoup à la société chinoise d’il y a 30 ou 40 ans. Initialement, j’ai réalisé cette série de photos à Pyongyang afin de questionner les évolutions et les bouleversements sociaux que la Chine avait connus. Lorsque je suis arrivé dans cette ville, en commen?ant une phase d’observation, j’ai découvert que l’influence du communisme sur la forme que prend la société, ne peut pas laisser indifférent. C’est pour cela que j’ai choisi de le faire à Pyongyang.

Le 9 : Considérez-vous votre démarche comme celle d’un artiste de rue ?

L. B. : J’ai une fois participé à une exposition de street art, où d’ailleurs beaucoup d’artistes reconnus étaient présents. Je pense que sur le plan de l’intention première, de son essence même, mon ?uvre s’apparente en effet assez à du street art. Toute cette série a été créée à partir des rues de Pyongyang.

Lors d'une performance de l'artiste à Paris, septembre 2019 © Sacha HALTER / Le 9

Le 9 : Quelles ont été vos influences artistiques ? Influences étrangères ou chinoises…

L. B. : C’est surtout un moment précis, les attentats du 11 septembre 2001. Cet événement m’a fortement marqué. Lorsque j’ai commencé à faire du body-painting, il y a une ?uvre que j’ai réalisée, où je suis en haut d’une tour de laquelle je tente de descendre le plus vite possible, en courant le plus vite possible pour m’échapper. Si moi aussi j’avais été dans cette tour, comment est-ce que je me serais échappé? J’ai fait cette ?uvre juste après les attentats. En réalité, les inspirations que j’ai eues par la suite ne venaient pas vraiment de Chine – s’il y en a, ce serait peut-être le maquillage de l’Opéra de Pékin. Je me suis surtout inspiré des uniformes militaires des tireurs d’élite, c’est le cas de l’uniforme que je porte pendant mes performances. Par exemple, il y a ce film avec Schwarzenegger, Commando [Ndlr : réalisé en 1985 par Mark L. Lester], où il se peint le visage, les mains et le corps avec du camouflage avant le combat. Je pense que ?a, c’est une de mes sources d’inspiration. Je peins toujours mes mains et mon visage. Je me plonge dans l’univers de la guerre, l’univers de la crise.

Le 9 : Parmi vos ?uvres, lesquelles ont le plus séduit le public ?

L. B. : En fait à l’origine, de par mes études et mon travail au quotidien, je suis sculpteur. Cela n’a pas grand-chose à voir avec le body-painting et la photographie. J’en suis venu à ces formes d’arts par un concours de circonstances. Mais c’est cette forme d’art là, qui a capté l’attention, et qui a fait que je suis devenu connu. Pourtant encore aujourd’hui, je passe au moins 60 % de mon temps à faire du dessin et de la sculpture.

? Je n’espère pas que les Fran?ais voient mes ?uvres au prisme de la politique. ?

Le 9 : Quelle a été la différence entre votre accueil en France et en Chine ?

L. B. : Il y a deux ans, je me suis rendu à une exposition à la Maison européenne de la photographie à Paris. J’avais alors demandé à la dame en charge des relations publiques d’une exposition, pourquoi ils soutenaient toujours les artistes chinois. Elle m’a répondu que par principe, ils soutiennent toujours les artistes chinois, pour telles ou telles raisons politiques que vous imaginez. Sa réponse m’avait surpris, je lui ai dit merci, mais je ne m’attendais pas à ?a. Je n’espère pas que les Fran?ais voient mes ?uvres au prisme de la politique. Aujourd’hui, j’ai d’ailleurs refusé une interview pour un média qui me définissait comme un artiste engagé. Je n’aime pas cela. Je veux être seulement jugé pour mon langage artistique. Or en France, je suis rangé dans une certaine catégorie. Dans mes ?uvres, il y a une partie où je m’exprime sur la réalité et c’est précisément cela que les Fran?ais ou que certains Chinois veulent voir absolument: le rapport à l’idéologie, au socialisme, etc. Mais je n’ai pas le choix, c’est comme ?a. Nous sommes avant tout des artistes, pas des politiciens. Nous n’avons pas le pouvoir, ni la position des décideurs. Mes photos questionnent notre époque, elles peuvent sans doute influencer des gens, en pousser certains à prendre conscience de tel ou tel problème social actuel, mais cette influence ne se fait qu’au travers de mes ?uvres. C’est cela l’art. L’art s’adresse à l’ame des hommes et n’a pas vocation à traiter des problèmes politiques. C’est particulièrement le cas dans mes dessins au trait. Je n’y traite rien d’autre que de sujets métaphysiques.

Photo du haut: Liu Bolin, Supermarket Pyongyang, archival pigment print, 120 x 150 cm, 2018.

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